vendredi 8 septembre 2017

Tricot

J'ai fait mon cours classique, gratuitement. Les quatre premières années car ensuite, il a été remplacé par le cegep. Dans mon temps, il y avait donc le cours classique, le cours scientifique et le cours commercial. J'étudiais à l'externat classique Margarita qui était dirigé par les Soeurs de Notre-Dame. C'était évidemment une institution pour filles seulement, les écoles mixtes n'ayant pas encore été inventées. On avait un uniforme et les Soeurs nous enseignaient. Il y avait un seul professeur masculin, Monsieur Baraqué (non, je n'invente pas le nom pour faire une blague, il s'appelait comme ça pour vrai!) et il enseignait la chimie. Je me souviens encore de l'odeur de son eau de cologne et je la reconnaîtrais! 

Alors, je dois être en syntaxe peut-être ou en Méthode, pas certaine,mais pas en Éléments Latins et voilà qu'on fera un cours d'arts ménagers cette année-là. Ça ne me fait pas plaisir, moi, ce que j'aime dans la vie, c'est lire et lire encore, mais ça enrage ma mère. "Je t'envoie à l'école pour apprendre des vraies matières, pas pour coudre ou cuisiner". Évidemment, les gars, eux, n'ont pas de cours d'arts ménagers dans leurs écoles, ils "ne perdent pas de temps avec ces niaiseries-là" décrète ma mère. 

Alors, quand j'arrive avec une jupe commencée en classe à compléter à la maison, elle m'enlève le tissu des mains, m'envoie étudier de "vraies matières" et la coud pour moi. Ma jupe terminée a été bien notée par la soeur. Bien. 

Quelques semaines plus tard, on passe au tricot (on tricotait des chaussettes), je tends donc docilement la pelote de laine à maman en arrivant à la maison et je retourne à mes livres. Quand j'arrive à l'école avec mes chaussettes impeccablement terminées, la soeur me félicite. Trop facile cet art ménager!

La soeur me demande alors d'enseigner la maille à l'envers à Brigitte qui était absente lors de la leçon, vu que "vous le possédez si parfaitement, mademoiselle". Je m'assois à côté de Brigitte, mais évidemment, je ne peux pas l'aider. La soeur voit bien qu'il ne se passe pas grand chose et vient nous voir. "J'ai oublié comment faire, ma soeur." 

-Vous avez oublié? Hum, hum. Venez me voir après la classe, on en discutera. 

J'y suis allée. On a discuté. Elle m'a parlé du mensonge, de la vérité, du bien que ça fait quand on dit la vérité. Elle me gardait une heure et me demandait "Mademoiselle, est-ce bien vous qui avez tricoté vos chaussettes?"

-Oui, ma Soeur, c'est moi. 

-Revenez demain après la classe. Je prierai pour vous. 

Elle m'a gardé comme ça quatorze jours, avec le même schéma, la même question et la même finale. Quatorze jours d'école, c'est presque trois semaines! Mais je serais restée en retenue toute l'année s'il l'avait fallu. Mon mensonge, j'y tenais! Finalement, elle m'a dit de ne pas venir le lendemain et elle ne m'a plus achallée du reste de l'année. Ma mère a cousu mes coussins et fait la broderie au point de croix pour les décorer. Cette fois, Soeur Bénédicte, qui n'était pas folle, ne m'a pas félicitée et ne m'a pas demandé non plus si c'était moi qui les avait faits. 

J'ai été première dans toutes les matières cette année-là. Je savais que c'était ce qui comptait pour ma mère et il n'était pas question de la décevoir. Elle avait fait sa part!

11 commentaires:

Pierre Forest a dit...

Wow, quel tempérament! Je reconnais bien là ton obstination à tenir le cap, malgré vents et tempêtes. Je trouve que c'est une belle qualité et qu'on la recherche chez les leaders. Je pense également que tu as transmis cela à tes filles, alors forcément à un moment ou un autre, ça doit faire des flamèches.

Une femme libre a dit...

Oui, mais quand même, c'est aussi une histoire de mensonge et je ne suis pas si fière de ça! À mon souvenir, il y a des gens à qui je mentais avec conviction et d'autres à qui je ne pouvais dire le moindre mensonge. Mon père en faisait partie. Il avait une telle confiance en moi! Et maintenant, je ne sais plus mentir! Je suis reconnue pour ma franchise directe, parfois trop directe. Je fais attention et je me tais davantage. J'ai appris. Mais si on a le malheur de me poser une question précise, on saura ce que je pense vraiment, que ça plaise ou non.
Je le remarque dans mon conseil d'administration actuel. La directrice du c.a. m'appelle "l'avocate du diable"! ;o)

Zoreilles a dit...

Quelle magnifique histoire vraie, elle illustre tant de choses importantes à cultiver dans nos vies!

En tout cas, je croyais que ma mère était féministe mais la tienne l'était encore plus que la mienne! Cela dit, je suis fière de comment elle pense et de ce qu'elle a véhiculé et transmis autour d'elle, pas juste à moi.

Il est question ici de la force des convictions et de la droiture. Et de choisir ses combats.

Bravo, je suis fière de ta détermination et de celle de ta mère. En plus, vous êtes drôles.

Gen a dit...

Hihihihi! Drôle et malaisant à la fois cette histoire.

Pourquoi malaisant? Parce que c'est cette attitude anti "arts ménagers" de féministes de la première heure qui fait que les gens de ma génération ne savent pas coudre un bouton ou tricoter un foulard. Je comprends pourquoi elles réagissaient ainsi, mais... c'est tellement de savoir qui s'est perdu!!!

Et un savoir d'autant plus précieux qu'on commence à comprendre les vertus du recyclage, de la récupération, de la réparation, ainsi que le côté thérapeutique du "fait main".

Enfin, ma mère ne savait pas tricoter, mais au moins elle savait coudre et j'ai insisté pour apprendre les bases (elle ne voulait pas m'enseigner, disant que ce n'était pas utile!!!). Je m'en réjouis quand ma fille me réclame des capes de magicien, peluche à l'effigie de bonhommes animés et autres! ;)

Une femme libre a dit...

Ma mère est une femme extraordinaire, je le constate encore tous les jours, Zoreilles. Elle vieillit bien, rit beaucoup, aime la vie et son chum. C'est moi qui me mets le poids de "m'en occuper" alors qu'elle ne réclame rien. Je vois bien que des choses changent. Ça me fait de la peine à moi qu'elle vieillisse. Elle, elle ne se plaint jamais. Elle a toujours aimé rire, c'est le secret de sa vitalité, je pense.

Une femme libre a dit...

Gen,
Je te réponds dans un billet! ;o)

mijo a dit...

Je prierai pour vous !
Cette simple phrase m'aurait fait frémir.

Une femme libre a dit...

Mijo,
J'aimais beaucoup les Soeurs. Tellement que j'ai songé devenir religieuse moi-même. J'aimais le calme, la rigueur, le culte de l'excellence du couvent. La propreté et le minimalisme aussi. J'y ai été heureuse. On valorisait beaucoup le savoir et j'étais une bonne élève. Et je leur suis reconnaissante de nous avoir transmis une bonne méthode de travail. En fait, même aujourd'hui, les parents québécois paient cher pour envoyer leurs enfants dans des collèges privés huppés encore tenus par le clergé, je pense au collège Notre--Dame, au collège Brébeuf, au Pensionnat du Saint-Nom-de-Marie, à Marie-Clarac etc. Ces établissements ont énormément de demande et des examens d'admission sévères. Les parents paient des tuteurs pour préparer leurs jeunes à ces examens!

Une femme libre a dit...

Les religieuses ont été nos premières féministes. Des établissements sans hommes impeccablement gérés et rentables. Plusieurs communautés religieuses sont riches. Elles savaient tout faire!

unautreprof a dit...

Ah moi je l'aime bien ce mensonge. :)

Pur bonheur a dit...

Mes premières années scolaires étaient dirigées par les soeurs Dominicaines et j'ai été première de classe durant mon élémentaire. Faut dire que par moment elles nous terrorisaient avec la notion du péché heureusement les enfants ne subissent plus ces peurs aujourd'hui. Au secondaire elles nous ont appris la couture et la cuisine que j'ai adoré. Elles se donnaient plus que les profs d'aujourd'hui sans vouloir généraliser.